The Future of the Professions par Richard et Daniel Susskind

The Future of the Professions, publié en 2015, est un livre visionnaire qui remet en question la pertinence des « professions » telles que nous les connaissons dans le futur. La technologie et les usages font évoluer l’activité de tous les professionnels et nous incitent à repenser la notion même d’« expertise ». Le livre met en évidence le rôle de l’intelligence artificielle et des plateformes. Il esquisse une vision des nouveaux systèmes susceptibles de remplacer les anciennes professions et fournit un aperçu fascinant des changements qui ont déjà eu lieu et de ceux à venir. 

De nos jours plus que jamais, les machines peuvent surpasser les êtres humains dans de plus en plus de tâches. Alors, à quoi ressemblera le travail des médecins, des comptables, des enseignants, des architectes, des consultants ou encore des avocats au XXIe siècle  ?

La plupart des « professions » telles que nous les connaissons ont été historiquement façonnées par un « grand compromis », un arrangement entre la société et les professionnels qui leur accorde une forme de monopole et diverses protections en échange de la sécurité et de la qualité du service (santé, droit ou éducation, par exemple). Aujourd’hui, ce grand compromis est contesté comme jamais auparavant. Les auteurs de The Future of the Professions estiment que cet arrangement qui profite à nos professions est désormais obsolète – les professions sont opaques et ne sont plus accessibles – et nous devons définir un nouveau compromis pour que davantage de personnes puissent profiter de services de qualité.

Le Professeur Richard Susskind est avocat britannique et expert de l’avenir du travail. Il a déjà publié plusieurs livres sur les transformations des métiers du droit. Autorité en matière d’IA et de droit, il est également conseiller informatique auprès du Lord Chief Justice d’Angleterre. Daniel Susskind, son fils, est maître de conférences en économie au Balliol College d’Oxford et travaillait auparavant pour le gouvernement britannique (dans la Strategy Unit du Premier ministre). Ensemble, ils ont mené une recherche approfondie sur plus de dix professions, illustrée par de nombreux exemples.

C’est devenu un trope commun parmi les experts spécialistes des ressources humaines en matière de « menace de l’IA » et des « transformations du travail ». Mais le plus souvent, les mêmes experts supposent à tort que les postes les plus qualifiés ne seront pas affectés. Richard et Daniel Susskind leur ont donné raison : les professions liées à des diplômes prestigieux et soumises aux protections réglementaires sont à la veille d’une révolution  ! Pour les professionnels des RH, les changements à venir décrits dans le livre auront un impact profond sur leurs professions. Non seulement ils embaucheront ou travailleront avec des personnes différentes, de manières différentes, mais leur propre métier sera touché. The Future of the Professions offre une analyse incontournable décrivant ce à quoi pourrait ressembler leur avenir.  

« Des machines de plus en plus performantes, fonctionnant seules ou avec des utilisateurs non spécialistes, assumeront de nombreuses tâches qui furent autrefois l’apanage historique des professions. Cette logique conduira inévitablement à un démantèlement des professions traditionnelles ».

« Nous sommes à la veille d’une ère de changements fondamentaux et irréversibles qui modifieront la manière dont l’expertise de ces spécialistes est disponible dans la société ». « En une seule année, davantage de personnes se sont inscrites aux cours en ligne d’Harvard que d’étudiants ont fréquenté l’université en 377 années d’existence ». – Richard et Daniel Susskind dans The Future of the Professions.

Comment le « grand compromis » entre les professions et le public a-t-il été accepté

Le mot « profession » peut être un peu ambigu. Les auteurs le définissent comme suit : les métiers qui « partagent quatre similitudes qui se recoupent » :

  • Ils disposent de connaissances spécialisées ;
  • Leur admission dépend de références ;
  • Leurs activités sont réglementées ;
  • Ils sont liés par un ensemble commun de valeurs.

Les activités des professions sont réglementées à grande échelle : la plupart des professions bénéficient d’une sorte d’exclusivité sur certaines de leurs activités, ce qui se justifie généralement par la protection offerte au public : par exemple, seuls les médecins sont autorisés à prescrire certains médicaments. À bien des égards, les guildes médiévales et leurs protections peuvent être considérées comme les ancêtres de nos professions modernes. La société a autorisé certains professionnels, et en a exclus d’autres, de la prestation de certains services au public, dans le but de protéger le public contre les charlatans.

«  En reconnaissance et en retour de leur expertise, de leur expérience et de leur jugement, qu’ils doivent proposer pour offrir des services abordables, accessibles, actualisés, rassurants et fiables, et à condition qu’ils organisent et mettent à jour leurs connaissances et méthodes, forment leurs confrères, établissent et respectent des normes pour la qualité de leur travail, et n’admettent que des personnes qualifiées dans leurs rangs, et agissent toujours honnêtement, de bonne foi, en faisant passer les intérêts de leurs clients/patients avant les leurs, nous (la société) faisons confiance aux professions en leur accordant un juste salaire, en leur conférant l’indépendance, l’autonomie, le droit à l’autodétermination et en leur accordant le respect et un statut  ».

Pourquoi le « grand compromis » est aujourd’hui obsolète

Selon les auteurs, les termes de ce compromis devraient être revus ou, dans certains cas, abandonnés, car les professions font «  défaut  » d’un point de vue économique et moral : elles « sous-performent » et trop peu de personnes ont accès à des services professionnels (juridiques, soins de santé, éducation...). 

«  Dans la plupart des économies développées, les coûts des services de santé augmentent en flèche, les écoles manquent cruellement de ressources et les avocats moyens sont hors de portée des autres professionnels de classe moyenne. 

Dans le même temps, la technologie permet de rendre ces services (au moins quelques-uns) plus abordables et plus accessibles. Et «  l’expertise  » est plus largement accessible à un plus grand nombre de personnes. Lorsque vous décomposez le travail professionnel en tâches de base, vous verrez que beaucoup de tâches sont en fait routinières et répétitives et peuvent facilement être automatisées. Certaines des protections accordées dans l’ancien « compromis » ne sont plus aujourd’hui justifiées que pour la protection de la profession elle-même et non pour celle du public. 

«  Nos professions, telles qu’elles sont actuellement organisées, découragent souvent l’entraide, l’auto-découverte et l’autonomie  ».

L’exemple des soins de santé

Pour illustrer l’idée du compromis et de sa révision éventuelle, il n’existe pas de meilleur exemple que celui du domaine médical. Peu de professions sont plus nécessaires au public que celles associées aux soins de santé. Et les termes du compromis semblent clairs : nous donnons aux médecins le monopole des prescriptions et des opérations chirurgicales, car c’est tout simplement une question de vie ou de mort  ! Personne ne souhaite qu’un charlatan soit autorisé à les opérer ou que n’importe qui puisse être autorisé à leur vendre de faux médicaments. S’il y a un compromis que tout le monde comprend, c’est bien celui-là.

Pourtant, la médecine a déjà connu des changements profonds en raison de plusieurs tendances : les patients ont accès à plus d’informations sur la santé et/ou en savent plus sur eux-mêmes (« quantified self »), de nouvelles plateformes Internet proposent des conseils sur les symptômes et les traitements, des systèmes d’IA (comme Watson) sont bien plus « informés » qu’aucun médecin ne pourra jamais l’être, et la robotique a transformé la chirurgie, entre autres exemples. Alors que des centaines de millions de personnes (quelques milliards en réalité) n’ont peu ou pas accès aux professionnels de la santé. Même dans les pays développés comme les États-Unis, des millions de personnes n’ont pas les moyens de consulter un médecin et risquent la ruine en cas de blessure ou de maladie grave.

Dans ce domaine, il existe plusieurs façons de revoir le système : par exemple, dans des endroits où il y a trop peu de médecins, la pratique de la télé-médecine et de méthodes comme le «  diagnostic à distance  » peuvent être une solution. Pour certains actes médicaux, le monopole des médecins est un goulot d’étranglement qui nuit à de nombreux patients. Dans certains cas, une infirmière agrée assistée par une intelligence artificielle devrait être autorisée à réaliser plus d’actes et beaucoup plus de gens pourraient par conséquent être traités. Les auteurs soutiennent qu’en révisant le secteur (ce qui ne signifie absolument pas éliminer toute réglementation  !), les soins de santé pourraient être plus efficaces et plus répandus sur les territoires.

Ce que cela signifie pour les professionnels des RH

Comme disait le gourou de la gestion Peter Drucker, «  la seule chose que nous savons de l’avenir, c’est qu’il sera différent  ». 

Il existe cependant des moyens pour les managers RH de faire des prédictions pertinentes dans leurs domaines d’activités. Ils doivent tout d’abord être très attentifs à l’évolution des technologies de l’information : croissance exponentielle de l’informatique, machines de plus en plus performantes, omniprésence des appareils, humains de plus en plus connectés. S’intéresser aux avancées des technologies donne une idée de ce que sera notre futur. Deuxièmement, ils doivent comprendre la puissance des réseaux. Troisièmement, ils peuvent étudier le potentiel des big data dans leur domaine d’activité.

Il est essentiel de comprendre que l’informatique, les réseaux et les big data ont rendus une nouvelle intelligence possible, qui n’a plus rien à voir avec l’intelligence humaine, mais qui n’en est pas moins puissante. Le big data n’automatisera pas les pratiques comme un humain pourrait le faire, mais réutilisera d’énormes quantités de données issues d’expériences humaines passées. «  Il existe de nombreuses façons d’être intelligent qui n’ont rien à voir avec notre intelligence.  »

Aucune profession ne devrait être protégée à tout prix. Ce qui compte au final, c’est la «  mission  », le «  but  » pour lequel il a été créé à l’origine. Dans cette optique, toutes les professions subiront des transformations.


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Rédaction : Laëtitia Vitaud

Illustration : Pablo Grand Mourcel

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