Millennial burn-out. X, Y, Z… comment l’arnaque des “générations” consume la jeunesse de Vincent Cocquebert (2019)

Les fantasmes autour des « millennials » occupent beaucoup les professionnels des ressources humaines, soucieux de recruter et retenir les travailleurs jeunes, que l’on dit plus « volages » et « en quête de sens ». Mais tous ces discours sur les générations ne sont-ils pas en fait qu’une grande arnaque ? C’est en substance ce qu’explique le journaliste Vincent Cocquebert dans son livre Millennial burn-out. X,Y,Z… comment l’arnaque des “générations” consume la jeunesse (2019), dans lequel il fustige les stéréotypes sur les générations. 

Ces stéréotypes font les affaires des consultants. Mais ils sont aussi un écran de fumée qui nous empêche de voir les vraies phénomènes de montée des inégalités économiques et sociales à l’œuvre dans notre société. Les clichés sur les « X », les « Y » et les « Z » ne sont pas aussi inoffensifs qu’il y paraît : ils auraient même des conséquences délétères sur les jeunes et les moins jeunes. « Les victimes ? Les entreprises… perdues face au monde qui vient, elles s’accrochent désespérément aux branches fragiles d’études plus douteuses les unes que les autres. Mais surtout : la jeunesse, réduite à une vision fantasmée et absurde… »

Avec de nombreuses illustrations tirées des médias et de la culture populaire, Vincent Cocquebert fournit des clés de lecture précieuses que tout professionnel des ressources humaines devrait lire afin de ne pas succomber sans esprit critique aux sirènes des experts auto-proclamés des millennials, aussi appelés « Y » ou parfois digital natives.

« Scientifiquement, le concept de génération est sujet à caution. Le niveau d’étude, la situation spatiale, la classe économico-sociale ou encore les sensibilités communautaires d’adhésion sont bien plus déterminants pour analyser les trajectoires existentielles. »

« La génération Y a ceci de commun avec la génération dite de Mai 68 — disséquée ad nauseam — d’avoir été scannée a priori. »  

« Face à cet écart systématique entre le discours et la réalité, on en vient à se demander (...) si les millennials ne seraient pas, finalement, une légende urbaine. Soit un être humain fantasmé, adepte des transports en commun, altruiste dénué de toutes pulsions de propriété et adepte du co-working et de la quête de sens. »

- Vincent Cocquebert, Millennial Burn-out

Le discours sur les générations n’est pas nouveau 

« Ces charges molles contre la fin de l’autorité ou ces SOS d’une jeunesse en détresse sont des refrains rejoués de génération en génération. » Vincent Cocquebert revient sur l’histoire du concept de génération, et ses sens multiples. D’après lui, c’est au sociologue allemand Karl Mannheim que l’on doit la définition la plus ambitieuse de ce concept : la « conscience de génération » se développerait en écho à une situation historique « marquée par l’apparition permanente de nouveaux agents culturels ; par la disparition des agents culturels antérieurs…». Cette définition nuance grandement « l’idée d’un tout générationnel homogène en mettant en relief la pluralité des profils sociologiques qui constituent une tranche d’âge. » 

On parle de l’émergence de la « culture jeune » à partir des années 1960. « L’outil générationnel devient alors, peu à peu, un nouveau filtre identitaire, une grille de lecture de la société et de ses rapports de force… » Petit à petit, les discours sur les générations en viennent à se substituer aux discours sur les classes sociales et les conflits sociaux. La génération « Mai 68 » est à cet égard la mère de toutes ces fictions. Alors que les médias concentrent leurs analyses sur l’aspect générationnel de la contestation, ils « gomment au passage le fait que Mai 68 constitue l’une des rares insurrections générales qu’aient connues les pays occidentaux depuis la Seconde guerre mondiale. » 

L’aspect profondément social du mouvement de Mai 68 passe au second plan après la fiction d’une jeunesse supposée rebelle. Pourtant, les études sociologiques de l’époque ne mettent pas en lumière une masse uniforme de contestataires mais plutôt des jeunes qui « acceptaient la société, désiraient avant tout s’y intégrer, respectaient les adultes et même partageaient leurs valeurs. » La figure générationnelle du soixante-huitard « relève d’une construction politique et médiatique, tout comme celle du millennial (ou Y) » qui a permis de « dépolitiser la plus grande grève de l’histoire de France », c’est-à-dire de faire diversion.

La génération Y et les millennials, c’est du bullshit

Le concept de génération Y ou de millennial nous vient de la presse marketing. Il occulte les différences économiques, sociales et culturelles qui hiérarchisent la société et entretient un « brouillard » sociologique que l’on semble avoir plaisir à épaissir. Études à l’appui, Cocquebert montre que ces discours « font totalement fi du réel ». Déjà en 2008, une grande étude européenne « arrivait à la conclusion qu’il était impossible de former des groupes de travailleurs aux attentes et aux représentations homogènes en fonction de leurs âges. » L’étude distinguait entre deux formes d’engagement, présents dans toutes les classes d’âge : l’engagement « pragmatique » quand un travail est avant tout un moyen de gagner de l’argent ; et l’engagement « réflexif » quand il est constitutif de l’identité de la personne. En matière de travail, il n’existe fondamentalement pas de fracture entre les X, les Y et les baby-boomers. Les millennials seraient finalement une pure « légende urbaine ».

Il en va des digital natives comme des millennials (deux expressions censées désigner plus ou moins la même classe d’âge) : la réalité est nettement moins « numériquement fluide » que prévue. L’auteur cite Jean-Noël Lafargue pour qui les millennials seraient plutôt une génération de « naïfs » du digital. La génération qui les précède a souvent des connaissances plus poussées en informatique car utiliser un ordinateur dans les années 1990, ça n’était pas aussi fluide et instinctif que surfer sur internet…

Enfin, le livre démonte également un autre stéréotype, celui selon lequel les millennials seraient beaucoup plus narcissiques que leurs aînés. À cet égard, il convient de ne pas confondre effet d’âge et effet de génération : ce ne sont pas spécifiquement les jeunes d’aujourd’hui qui seraient narcissiques, mais les jeunes en général, à toutes les époques (et selon des modes d’expression variables, bien sûr).

Les effets délétères du « generational blaming »

« Le filtre générationnel offre le champ libre à ce que l’on pourrait baptiser le generational blaming. Soit cette liberté de produire du discours sans la moindre légitimité scientifique sur des populations de plusieurs millions d’individus, tout en trouvant odieux les processus de stigmatisation envers les autres groupes sociaux. »

Dans le monde du travail, le phénomène n’est pas sans faire des victimes : d’un côté, une « naphtalinisation » des plus de 45 ans et de l’autre, une « fausse valorisation des juniors ». Cocquebert rappelle qu’un employé français est considéré comme « sénior » dès 45 ans (contre 65 ans en Suède ou au Japon). L’âge serait devenu le premier facteur de discrimination en entreprise. Or, lorsque la vision stéréotypée des générations est relayée en entreprise, alors les salariés ont tendance à intérioriser les traits de comportement que l’on prête à leur classe d’âge. Comme l’a constaté Jean Pralong, professeur à Rouen Business School, « la fiction finit par devenir réalité. » 

Les idées fausses sur le supposé immobilisme des seniors et l’infidélité des juniors viendraient en fait entériner le désengagement des entreprises vis-à-vis de la gestion des carrières. Si les premiers sont volages et les seconds trop immobiles, alors rien ne sert d’investir dans leur formation ni de miser sur le développement de leurs compétences... 

C’est paradoxalement à une homogénéisation des valeurs entre générations que l’on assiste aujourd’hui : les « vieux » se comportent comme des « jeunes » et les « jeunes » comme des « vieux ». Pour Vincent Cocquebert, il est essentiel de « dégonfler un discours managérial qui s’octroie depuis trop longtemps la place du discours sociologique. » Il serait plus intéressant d’intégrer le fait que nous vivons dans un monde vieillissant et que nous devons nous y préparer. (A ce sujet nous vous recommandons notre article sur le livre The 100-Year Life).

Sur le même sujet, voir aussi notre ebook intitulé « Millennials : stop aux diktats ! »


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Rédaction : Laetitia Vitaud

Illustration : Pablo Grand Mourcel

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