La France, nation start-up ?

« Je veux que la France soit une nation startup. Une nation qui pense et qui évolue comme une startup. »  

Voilà ce qu'avait déclaré le Président de la République Française Emmanuel Macron, lors d'une conférence technologique, peu de temps après avoir été élu le 8 mai 2017.

Quelques jours plus tard, par le biais d'une vidéo Facebook, le Président, alors âgé de 39 ans, a souhaité la bienvenue (dans un anglais impeccable)  à tous les spécialistes américains du climat, les invitant à venir s'installer en France – une critique facétieuse de la politique protectionniste et des opinions climatosceptiques du président américain, Donald Trump.

Bien que la vidéo soit spécifiquement adressée aux climatologues, c'est un bon exemple de la politique d'ouverture des frontières et d'innovation qui a rendu Macron aussi populaire dans le monde de l'entreprise, que ce soit en France ou à l'étranger. Depuis son arrivée à l'Élysée, le Président semble avoir tenu ses promesses de campagne, en mettant en place toute une suite de réformes de fond, visant à construire « la Silicon Valley européenne » en France et à libéraliser l'économie du pays.

Jusqu'à présent, ces mesures semblent fonctionner : les incitations fiscales aux dépenses en matière de recherche et de développement, ainsi que la présence de nombreuses écoles d'ingénieur et de mathématiques réputées ont rapidement attiré en France les investisseurs étrangers, ainsi que les travailleurs en provenance des USA et de partout dans le monde. Attirer de l'expertise et des investissements étrangers a une valeur reconnue : par exemple, 37% des personnes vivant dans la Silicon Valley ne sont pas nées aux États-Unis. Et parmi les informaticiens âgés de 25 à 44 ans, ce pourcentage est encore plus important, allant jusqu'à  75%.

Il faut créer les conditions indispensables à l'établissement d'un écosystème favorable aux startup, et qui corresponde bien au secteur visé.

Mais transformer la France – ou n'importe quel autre pays, d'ailleurs – en pôle pour startup ne se fera pas en attirant simplement un capital (humain) en provenance de l'étranger. En effet, de manière plus globale, il faut créer les conditions indispensables à l'établissement d'un écosystème favorable aux startup, et qui corresponde bien au secteur visé, que ce soit le monde de la technologie, du commerce, de l'agriculture, ou autre.

C'est la raison pour laquelle, depuis une dizaine d'années, les incubateurs et accélérateurs de startup – des pôles où ces conditions sont créées - ont commencé à fleurir, à une très grande échelle. Ces pôles offrent aux entreprises naissantes un accès à toute une gamme de ressources et de services indispensables, qui vont des choses les plus basiques, comme un espace de travail et un accès haut débit, à des formations apportées aux entrepreneurs, afin de leur apprendre des compétences essentielles, comme le réseautage ou la mise en contact d'entreprises avec des business angels, des prêts ou des capital-risques.

Les incubateurs et accélérateurs de startup offrent aux entreprises naissantes un accès à toute une gamme de ressources et de services indispensables.

Bien que l'idée d'un incubateur d'entreprises ait vu le jour en 1959, aux USA, dans l'esprit de l'entrepreneur Joseph Mancuso, la théorie et la mise en œuvre de l'« incubation » se sont rapidement répandues en Angleterre et en Europe, dans les années 80. Depuis, cette pratique a donné lieu à la création de milliers de « centres d'innovation », de « pépinières d'entreprises », de « technopôles » et autres « parcs scientifiques », un peu partout en Europe. Certains d'entre eux sont financés par des gouvernements, d'autres sont privés ; certains sont locaux, d'autres transnationaux ; certains sont spécialisés dans un secteur particulier, d'autres ont une approche plus généraliste.

Bien que les deux termes soient souvent utilisés comme synonymes, la différence entre incubateurs et accélérateurs existe bien, et elle est subtile, mais importante : alors qu'un incubateur prend une idée de startup naissante et lui fournit les conditions nécessaires à sa croissance, un accélérateur - parfois appelé accélérateur de jeunes pousses – se contente d'accélérer la croissance d'une idée déjà développée au-delà de son état initial, et qui a déjà prouvé qu'elle pouvait connaître le succès. Les accélérateurs peuvent donc altérer une idée initiale au fil de sa croissance par le biais d'améliorations subtiles, mais généralement, leur objectif n'est plus de changer cette idée de manière radicale.

Pour qu'un incubateur prouve son efficacité, il doit posséder un objectif très clair, une pertinence locale, et savoir s'adapter aux besoins de ses clients en constante mutation.

Ces dernières années, les incubateurs et les accélérateurs sont devenus des pierres angulaires de l'innovation et de l'entreprenariat, un peu partout dans le monde, notamment en Europe. En effet, les startup dépendent aujourd'hui très largement du financement et de l'expertise apportés par ce type d'« écosystème ». Mais avec tous ces différents types d'incubateurs et d'accélérateurs, il est clair qu'il n'existe pas de recette miracle pour trouver le succès. Pour qu'un incubateur prouve aujourd'hui son efficacité, il est clair qu'il doit se développer au-delà de la simple arène du monde des affaires pour toucher l'écosystème global des entreprises. De plus, il doit posséder un objectif très clair, une pertinence locale, et savoir s'adapter aux besoins de ses clients, en constante mutation. Sa capacité de raccourcir le cycle d'innovation d'une entreprise – le temps passé à tester un produit, à analyser les retours, et à s'adapter en fonction – est tout aussi importante. Pour résumer, les incubateurs et les accélérateurs peuvent créer de l'agilité et de la souplesse opérationnelle - ce qui, à l'ère numérique, est absolument indispensable.

Outre ceci, les pôles actifs en Europe ont des méthodes et des objectifs différents. Certains se concentrent sur la formation, alors que d'autres se contentent de servir tout simplement d'espaces collaboratifs, de permettre aux entrepreneurs de faire connaissance, et d'organiser des ateliers et des événements spécifiques à leur industrie. D'autres optent plutôt pour un modèle d'incubateur plus classique, comme dans la Silicon Valley, et proposent un capital d'amorçage en échange d'une participation au capital, suivi de plusieurs mois d'un programme d'accélération. Les investisseurs à l'origine de ces pôles tentent souvent de rejoindre très tôt un projet afin d'en retirer des bénéfices optimaux lorsque l'entreprise « décolle ». Un bon exemple de cette méthode est le désormais célèbre  Y Combinator, un pôle d'innovation qui a plus ou moins inventé le modèle de l'accélérateur de startup, et a donné naissance à plusieurs « licornes » comme Airbnb et WeTransfer. 

Mais pas besoin de partir très loin pour trouver des success stories similaires. Xavier Niel, milliardaire des télécommunications françaises, est ainsi le fer de lance d'une initiative qui pourrait bien permettre au rêve de Macron, celui d'une nation startup, de se réaliser : Station F, qui selon certains serait l'incubateur de startups le plus important au monde, est un campus pour startup situé au cœur de Paris. Il se présente comme « le seul campus pour startups réunissant sous un même toit l'intégralité de l'écosystème entrepreneurial ». Avec sa diversité comme principal argument de vente, Station F combine les différentes approches en matière d'incubation, sous un même toit « hybride ».

Paris est désormais en tête des classements européens quant au nombre d'offres de capital-risque effectuées par le secteur des startups.

Jusqu'à maintenant, cette initiative s'est avérée un succès, et des entreprises comme Facebook ont choisi de s'impliquer dans ce projet – c'est bien la preuve que les incubateurs européens et américains peuvent coexister, et se compléter. D'ailleurs, Paris est désormais en tête des classements européens quant au nombre d'offres de capital-risque effectuées par le secteur des startups, et une part non-négligeable de cet argent provient de l'étranger.

Selon Niel lui-même, Station F « fonctionne tellement bien que la planète toute entière nous observe désormais : la France est devenue la première destination européenne en matière de technologie. [Station F] accueillera 1000 startups et 3000 entrepreneurs, cette année. Avec deux particularités :  bon nombre de ces startups sont d'origine étrangère, et 40% d'entre elles ont été créées par des femmes.»

Cette dernière déclaration est la preuve d'un alignement avec la politique d'ouverture des frontières de Macron, et montre un véritable engagement en matière de problèmes sociaux, comme l'égalité des sexes. La France est peut-être bien en train de subir une évolution, certes progressive, en direction d'entreprises recherchant un impact social – des startups qui créent des emplois locaux, et qui répondent aux problèmes environnementaux et sociaux majeurs, symptomatiques de notre époque.

En France, la culture de la peur est en effet toujours prédominante, comme le montre le fait que les entrepreneurs sont confrontés à des réglementations étouffantes.

Mais le pays a encore beaucoup de progrès à faire en matière d'esprit entrepreneurial.

En effet, pour pleinement réaliser son potentiel de croissance, l'Europe doit trouver l'élément crucial qui lui est manquant : la culture de la prise de risques. La culture de la peur y est en effet toujours prédominante, comme le montre le fait que les entrepreneurs sont confrontés à des réglementations étouffantes, et n'ont que rarement accès aux outils financiers appropriés. Tout ceci en dépit du fait que, en théorie du moins, les financements sont plus accessibles que jamais aux entrepreneurs - après tout, globalisation est synonyme de capitaux, et les financements ne connaissent pas de frontières.

À l'identique, dans le monde, la France est l'une des économies de marché développées où le secteur technologique est nettement sous-représenté. Selon certains, c'est un risque considérable pour l'avenir, puisque l'innovation numérique devrait continuer à perturber de nombreux secteurs plus traditionnels de l'économie.

La France est l'une des économies de marché développées où le secteur technologique est nettement sous-représenté.

Le même manque de polyvalence s'applique à l'Europe dans son ensemble. Selon une étude récente effectuée pour le compte du Forum Économique Mondial, « les conditions européennes sont loin d'être idéales pour les entrepreneurs et les entreprises à croissance rapide, et la fragmentation empêche l'accès aux marchés, aux sources de financement, et aux initiatives de soutien. »

Prenez par exemple les statistiques suivantes : alors que la valeur économique du web, dans le monde, est de trois billions de dollars, la part de marché de l'Europe n'y est que de 3%, tandis que sa part de la production économique mondiale est d'environ 25%.

Pour Macron, Niel et les autres partisans des startup, cela a tout simplement mené à une prise de conscience évidente sur l'avenir économique de l'Europe : soit ces 25% deviennent 3%, soit ces 3% deviennent 25%.

On devine facilement quelle option a leur préférence.

Mais avant que l'Europe ne puisse réaliser pleinement son potentiel de croissance, son état d'esprit et sa culture entrepreneuriale doivent changer. La réforme de certaines de ses politiques les plus traditionnelles, et de ses institutions les plus archaïques, est un bon départ. Mais pour qu'une métamorphose se produise réellement, une transformation culturelle doit avoir lieu. Les incubateurs et les accélérateurs de startups peuvent avoir un impact considérable en ce domaine, en encourageant une telle transformation. Ils peuvent créer un espace protégé, où les entrepreneurs sont encouragés à prendre des risques, à se montrer plus créatifs, et à s'essayer à des modèles d'entreprise qui ne soient pas traditionnels.

Certes, cela peut paraître cliché, mais en se débarrassant de la culture de la peur, et en adoptant un modèle novateur et socialement responsable, alors tout devient possible.

Même - et surtout – en Europe.


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Rédaction : Kyrill Hartog

Illustration : Marcelsinge

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