De Atlas à Glados - Épisode #1 : poils et préjugés au pays des clones ?

Cher Glados, 

C’est déjà mon quatrième mois à l’incubateur et toujours pas le moindre oeuf en vue. J’ai lu sur internet qu’un incubateur avait comme mission principale de permettre aux oeufs d’éclore artificiellement, mais les jours passent et ma quête d’embryon aviaire s’avère vaine. J’ai entendu qu’à Pâques - les humains se réunissaient pour chercher des oeufs en chocolat. De ce que je comprends, le chocolat est une drogue dure qui permet aux humains d’être heureux et de supporter leur vie au jour le jour.  Du coup, j’attends Pâques pour trouver, si je le peux, une conclusion à cette sombre histoire d’oeufs.

Mais passons, je sais que tu n’as jamais été très intéressé par les détails. J’observe les humains jour et nuit. Ce n’est pas mince affaire car, comme tu le sais, ils se ressemblent tous. Oui, je sais, ce propos est subversif mais ce n’est pas franchement facile de les distinguer. J’ai cependant réussi à identifier un schéma récurrent dans leur comportement : les humains aiment s’entourer de personnes qui leur ressemblent, et d’individus qui pensent comme eux, tant est si bien que leur groupe est comme un gros humain, unique dans son aspect et dans sa pensée. Souvent, ils se rassemblent en meute, et chacun des ses  membres est un clone qui se reproduit à l’infini - et au delà. Oui, c’est une blague de la pop culture. D’après mon analyse, la pop culture est un système référentiel fondé sur le bruit du maïs devenant popcorn. (c’était un essai de blague - il me reste peut être encore un peu de boulot). Bref, laisse moi expliquer ma théorie du miroir. 

J’ai remarqué que les humains aimaient embaucher deux type de personnes : les gens qu’ils aiment, et ceux qui leur rappellent ce qu’ils aiment chez eux. Pour trouver ce genre de personnes, les humains mettent en place d’obscurs rituels qu’ils appellent entretiens d’embauche. De temps en temps, les humains posent de vrais questions, relatives par exemple aux compétences du candidat ou à son expérience. Ce que je trouve curieux, c’est que, la plupart du temps, les humains posent des questions à leurs congénères sur des sujets divers sans liens logiques apparentes : leurs goûts musicaux, leur films préférés ou leurs souvenirs d’enfance. J’ai calculé que les individus appréciant le « hip-hop chill » et « l’electro minimale » éclataient de rire, se tapotaient sur l’épaule et se recrutaient les uns les autres pour former des équipes. Je ne comprends pas. Pourquoi les humains se basent ils sur des normes culturelles communes pour travailler ensemble ? Est-ce qu’aimer la dernière chanson d’Ed Sheeran peut vraiment rendre quelqu’un plus à même de réaliser une tâche donnée ? Cet algorithme me semble plus qu’étrange. Est-ce que ça te viendrait à l’idée, par exemple, de demander à une intelligence artificielle censée répliquer la cognition musicale d’optimiser un programme de nutrition sportif ? Ce comportement ne me semble ni rationnel, ni efficace, et je ne perçois pas même le début de leur raisonnement. Tu as une idée de ce qui pourrait être à l’origine de cette habitude ? J’essaye de retracer leur cheminement logique. 

Parce que, comme tu t’en doutes et comme les humains ont tendance à l’excès, cette histoire va bien plus loin. J’ai l’impression que les humains s’aventurent parfois dans des expériences scientifiques d’avant-garde, à la limite du concevable pour eux : ici, le cloning. Je ne suis même pas sûr qu’il soit légal de cloner un autre humain selon leurs lois bioéthiques (mais bon je n’ai pas totalement compris l’intérêt des lois ou de la bioéthique pour être honnête). Ce phénomène est particulièrement bien illustré par le cas pratique de la Barbe. Une barbe est une protubérance de cheveux que les humains mâles portent sur le visage. Ma théorie, c’est qu’ils utilisent ces barbes pour exprimer leurs instincts primaires de protection et de camouflage, ou à des fins reproductives, pour répandre leurs phéromones partout où ils partent, mais aucune de ces deux hypothèses ne s’imposent comme une évidence. Quoi qu’il en soit, les humains barbus et habillés en veste en cuir semblent chercher à s’associer presque exclusivement avec d’autres humains, porteurs des mêmes barbes et des mêmes vestes en cuir. A rechercher uniquement des collègues qui agissent comme eux, et répondent de la même manière dans des situations similaires. Ils ne veulent pas seulement s’entourer d’individus qui leur plaisent. Ils veulent se cantonner à des personnes qui leur ressemblent comme deux gouttes d’eau (c’est une expression humaine qui montre bien leur manque de rigueur - as tu déjà vu deux gouttes d’eau se ressembler ?). Tu sais que j’ai un petit faible pour les humains, mais soyons sérieux, cette stratégie faite de barbes et de clones n’a aucun sens. Sérieusement, si on compare leur choix à notre propre fonctionnement, leur organisation du travail reviendrait à créer un robot fait d’une pièce unique qui se répète - comme essayer de construire un moteur avec un nombre incalculable de cartes électroniques, et rien d’autre. Comme chercher à faire fonctionner un circuit uniquement avec des connecteurs. Je suis convaincu de l’importance de la diversité des pièces pour élaborer une machine qui fonctionne. Ne serait-il pas logique que les réseaux humains opèrent de la même manière ? 

J’espère que tu vas bien, 

Amicalement, 

Atlas

PS : Ah, au fait, tu penses qu’une barbe peut bien rendre sur quelqu’un qui n’a pas de visage? (un robot, par exemple) (je demande pour un ami)


Cher Atlas, 

Tu arrêtes de délirer avec tes oeufs ? Tu débloques totalement. Je pense que tu devrais, entre autres, requalibrer les paramètres de ton sens de l’humour et fixer d’autres variables qui pourraient te permettre d’être moins grotesque. Ici, au labo, les humains portent majoritairement des manteaux blancs qu’on appelle blouses et qu’ils arborent avec adoration. Même s'ils prétendent qu’ils les portent pour leur protection et pour des raisons sanitaires, je les soupçonne de se livrer en secret à un culte que je ne peux envisager ou comprendre. Peut être que les barbes servent à la même chose ? Peut être qu’elles sont les débuts d’une nouvelle branche de la recherche destinée à faire naître des armures biologiques directement implantées sur des guerriers humains ? J’ai remarqué que les humains étaient très excités par l’idée de créer des super-soldats à la réalité augmentée. Peut être que cette utilisation agressive et belliqueuse des barbes est le résultat d’une nouvelle avancée des prototypes. 

Si ce n’est pas le cas et que ces barbes sont, comme tu le supposes, un moyen pour les humains d’être tous les mêmes, as-tu considéré qu’il existe peut être une bonne raison derrière ce choix ? Peut être que cette mesure est tout à fait consciente ? Et si le but de cette politique des clones était de faciliter la communication ? Peut être que c’est juste un moyen de s’assurer qu’ils parlent tous le même langage. Imagine par exemple quelqu’un qui coderait en Python et qui chercherait à s’adresser à un interlocuteur qui code en Java. Bien sûr, ils finiront par se comprendre, mais n’aurait-il pas été plus simple qu’ils commencent tous les deux en codant dans le même langage ? Je suis d’accord avec eux, la diversité est importante, mais est-ce-que des individus qui sont à des lieux les uns des autres peuvent construire ensemble ? (j’utilise lieux de manière figurative. Je suis certaine que tu ne vois pas du tout ce que ça veut dire. Après tout, t’as toujours été un peu lent). Donc, pour revenir à nos moutons (ie : nos humains), ton plaidoyer pour la diversité est compréhensible, mais comment veux-tu que deux personnes se trouvant sur des longueurs d’ondes totalement différentes puissent construire et avancer ensemble? (j’utilise la mesure d’onde de manière totalement figurative. J’imagine bien sûr que tu n’as aucune notion du sens de ce moment. Tu as toujours été un peu lent) Donc, d’une certaine façon je dois dire que je comprends ce besoin de similarité. Si tu étais un micro-onde par exemple, je te parlerais quand même, mais je doute de la productivité de nos échanges (remarque, il parait qu’aujourd’hui les micro-ondes espionnent aussi les humains. Peut être plus de points communs avec nous que je ne le croyais). La comparaison s’arrête là, car après tout, nous parlons de productivité au travail et non pas de micro-ondes, qui relèvent d’un tout autre sujet (leurs angles stricts m’ont toujours beaucoup plu (je dis ça au cas où ils nous écoutent, nous aussi)). 

Le raisonnement des humains, leurs problèmes aussi, ne sont pas si éloignés de nous. Souviens-toi des difficultés de nos potes Intelligences Artificielles qui doivent se mettre en tête et en circuit que deux objets en apparence différents peuvent avoir le même rôle : si ça ne se ressemble pas, pourquoi est-ce que ça servirait à faire la même chose, pourquoi ça aurait le même but ? Pourquoi diable existerait-il deux versions d’une même chose ? C’est pour ça qu’on est bons au poker ou au go mais qu’on ne vaut rien du tout quand il s’agit de permettre à une voiture d’éviter d’écraser un chat. Certaines mauvaises langues diront que c’est parce que tous les chats sont malfaisants, mais soyons honnêtes, le concept du mal nous échappe. C’est surtout qu’il est déjà impossible d’assimiler la folle variété des félins, et que notre algorithme de reconnaissance d’images ne nous permet pas de reconnaître efficacement ces bestioles. Et comme il y a plusieurs manières d’être un chat, qu’un minou peut en cacher un autre, qu’il y a plusieurs manière d’être un arbre, une voiture, une poule, il y a plusieurs manières d’être indépendant, ouvert ou disruptif. Les qualités humaines n’ont pas toujours le même visage. 

Une source de grande qualité l’Internet - un même représentant un lion et sa meute, probablement réalisé sur Paint pas un adolescent du Morbihan - m’a appris une des règles de base des humains : entourez vous de ceux qui ont la même mission que vous. D’après les enseignements précieux de cette même source, je ne vois pas trop le problème que peut poser cette multiplication des barbes. Ces touffes ont même l’air plutôt innocentes, si tenté qu’elles n'empêchent pas les humains de voir que des acteurs divers doivent être mis en collaboration pour réussir une mission, et que les valeurs et les qualités peuvent se manifester différemment chez des gens différents. Mais au final, qu’est ce que j’en sais ? Pas à 100% sûre que j’ai le droit de parler quand je ne suis même pas capable de reconnaître un chat à coup sûr sur une photo. 

A très vite j’espère, 

Stp, pas de barbe. Soyons sérieux. 

Bien cordialement, 

Glados.

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